Mamoon

Rencontre avec l'artiste

Certaines femmes ont laissé une marque indélébile dans l’histoire… Parmi elles des noms comme celui de Gisèle Halimi, Simone de Beauvoir, l’artiste Niki de Saint Phalle, Mona Chollet, la juriste Kimberlé Crenshaw, la résistante Suzanne Buisson ou encore la goulue ont une résonnance particulière dans tous les esprits, pour leur engagement féministe, leurs prises de position en faveur de l’indépendance économique des femmes ou pour pointer du doigt les inégalités qui leur sont imposées ou encore souligner les oppressions multiples dont elles sont victimes, qu’elles soient ou non issues des minorités. Toutes ces femmes de valeurs portées, n’ont rien à voir avec le portrait de passionaria hystérique dans lequel on tend à vouloir parfois les enfermer, faisant de l’adjectif « féministe » un terme presque infréquentable, un tantinet extrémiste, pour mieux refuser de voir le problème là où il se trouve, lui accorder un juste intérêt et s’en saisir.

Au même titre que ces femmes, l’artiste Mamoon revendique d’être une femme d’action ou à l’instar de Nikki de Saint Phalle « une artiste d’action ». Elle s’est emparée de ce féminisme pourfendeur des abus et embrasse avec force et conviction cette cause dédiée aux injustices, aux violences faites aux femmes, est-il besoin de rappeler notre actualité dont les drames alimentent régulièrement la triste rubrique des féminicides, ou encore celle du simple droit aux égalités.

 
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« PASSAGE, J’ACCUSE LE SILENCE»

Le féminisme, un mot à réhabiliter selon l’artiste


Je suis très fière de ce mot et j’essaie justement, à travers mon art, de le réhabiliter.  On est toujours forcément la féministe radicale de quelqu’un qui veut rester masculiniste. A partir du moment où c’est un mot qui prône l’égalité entre les sexes, ce n’est pas un gros mot, c’est juste parce qu’aujourd’hui on a besoin d’équité, d’égalité. C’est un mot qui a tout son sens, qui est malheureusement détruit parce que la sémantique a fait que l’on s’en serve pour tout et n’importe quoi mais en fait il a un vrai sens, c’est l’égalité entre les hommes et les femmes.

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Du constat à la transmission

Dans sa performance «PASSAGE, J’ACCUSE LE SILENCE», qui rassemble 200 personnes dans un travail collectif concret, Mamoon apporte une réponse esthétique et politique à l’intolérable vie des femmes dans le monde. Elle lève le voile, questionne, incite à la réflexion « Lorsqu’il y a oppression, il y a nécessité d’une performance libératrice.. Laissons les femmes s’exprimer parce qu’elles peuvent nous montrer souvent avec talent où est la domination, la contrainte, l’assujettissement ».
Dans ce titre, Mamoon y place un constat : les inégalités sont toujours là, elles sont l’héritage d’une construction en défaveur des femmes, la reproduction d’une éducation dans une société empreinte de principes, de stéréotypes, de préjugés, de discriminations, voire de violence. ...


Le terme « PASSAGE » s’est imposé comme une évidence pour Mamoon - Il nous rappelle que les vies des femmes sont remplies de passages, qu’ils s’agissent de passages intemporels, géographiques, ou sociétaux. Cette performance «Contre-défilé» de mode reflète une idée de transmission, de changement, de mouvement, d’accès, mais aussi de brèche, de chemin de vie, d’étape, de va-et-vient, de franchissement, d’issue, et évidemment de défilé. A l’instar des rites de passage, cette œuvre, je la conçois comme un mode de transmission pour faire grandir la jeunesse et lui permettre de passer à l’âge adulte... Mon «J’ACCUSE» fait référence au film de Polanski accusé13 fois de viol par des jeunes femmes entre 13 à 20 ans et qui pourtant se sert de son film pour se victimiser… donc oui moi, j’accuse le silence sur le fait que les femmes ne puissent pas encore parler, que les jeunes hommes, ne puissent pas encore parler.

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L'art pour questionner

Cette artiste plurielle, auteure, metteuse en scène, réalisatrice, peintre, photographe…, propose d’utiliser l’art, arme pacifique, pour questionner tout un chacun sur ces inégalités sur le passé, le présent, sur ce que l’on peut voir mais aussi sur ce que l’on ne voit pas. 
En tant que performeuse elle se saisit avec intelligence et sensibilité de cette palette de médiums pour libérer non seulement la force créatrice et la mettre à portée de chacun, mais aussi la transformer en outils pédagogiques pour inviter le spectateur à s’emparer du sujet et l’entraîner dans une réflexion personnelle de critique constructive et de discernement.

L’œuvre « PASSAGE, J’ACCUSE LE SILENCE» a été conçue comme un mode de transmission pour faire grandir la jeunesse et lui permettre de passer à l’âge adulte.

Il s’agit de la considérer comme un catalyseur de construction destiné à nous rendre acti.ve.s voire acteurs et actrices de nos propres vies. Par-delà ma peinture féministe d’action, ou en tant que performeuse, aujourd’hui  ce qui donne du sens à tout mon travail c’est justement de travailler avec des jeunes, des jeunes en difficulté. Je réfléchis sur les notions théâtrales, les notions d’art… en même temps que la performance nous sommes en train de travailler sur un long métrage documentaire qui explique ce que cette « arme » pacifique de l’art, peut montrer. Elle montre aussi comment les jeunes la reçoivent psychologiquement pour ne plus avoir honte d’eux-mêmes, de leur histoire et arriver à en parler. L’idée du film c’est aussi de fédérer tous ceux qui œuvrent pour libérer la parole, à l’échelle d’un département, d’une région.

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Une parole toujours tabou en 2021 ?

Les réseaux sociaux ont certes servi à libérer la parole, on y a vu d’un coup 50 000 femmes dénoncer tout ce harcèlement, toute cette violence sexuelle subie, de même que la parution du livre de Kouchner a aussi libéré la parole sur l’inceste, mais pour ma part, après mes expositions, il y a toujours des femmes qui se jettent dans mes bras. En fait, on leur a interdit de dire pendant des années et des années qu’elles ont été violées ou qu’elles ont subi d’autres violences, parce que la famille devait porter cette honte. Il y a aussi des femmes qui se jettent dans mes bras pour me dire « vous dites tout haut ce que je ne peux pas dire moi », parce que malheureusement ces sujets sont toujours tabous et d’autant plus pour les garçons car les garçons sont aussi concernés. C’est encore plus terrible pour eux d’avouer qu’ils ont, par exemple, subi des violences sexuelles.

Ce travail, conçu dans une approche pédagogique et d’art thérapie, avec parfois une interaction artistique avec certaines associations, suscite le plus vif intérêt au sein des collectivités. La Direction Départementale de la Cohésion Sociale et de la Protection des Populations sous la plume de Caroline Levacher y voit une rencontre marquante, saisissante, une incitation à se questionner face à cet art miroir au point de souhaiter « le partager avec les équipes enseignantes des collèges et lycées » en quête de ressources pour travailler avec les élèves sur ce sujet complexe et fondamental, sous l’angle des rapports entre le féminin et le masculin. C’est ainsi que depuis 3 ans Mamoon aborde avec les jeunes des thèmes forts, tels que la dignité, la sécurité, l’intégrité, la maternité, l’amour et l’amitié, l’égalité, la combativité car la peinture est un levier qui aide à prendre conscience mais ce qui intéresse Mamoon c’est d’avoir un discours avec les jeunes sur les problèmes rencontrés, de les confronter aux sujets sensibles de notre société et d’en faire jaillir une force.

Notre forge : notre histoire personnelle

De l’enfance à notre vie d’adulte, nos expériences nous façonnent telle la glaise travaillée par le sculpteur pour donner vie à son ouvrage.  Ce modelage permet à certains de s’épanouir, de prendre leur élan, d’acquérir de l’assurance, alors que d’autres vont se consumer, ne trouvant même plus l’impulsion nécessaire pour déployer leur ailes, comme englués dans une toile d’araignée. 
La vie est tissée d’un faisceau d’apprentissages et d’épreuves. Elle peut être belle mais reste inégale, parfois injuste ou même tragique, cependant dans ce schéma de constructions diverses il y a celles et ceux qui œuvrent sans relâche pour redonner du sens à nos valeurs les plus fondamentales. Mamoon s’inscrit dans cette inlassable démarche nécessaire en permettant de questionner, comprendre , se souvenir, se positionner, réagir et surtout agir, pour modifier, dit-elle, le comportement de tous. 
Nicole Morgan-Sudniarek